“La politique de la langue et la mentalité VOC” par Joss Wibisono

Article paru dans Le Banian no. 16, Décembre 2013, pp. 187-191

Les Espagnols l’ont fait aux Philippines, les Portugais au Timor oriental, les Français en Indochine et, dans une certaine mesure, les Britanniques en Birmanie : les (ex)-colonisateurs ont forcé les (ex)-colonisés à parler leur langue. Mais les Néerlandais ne l’ont pas imposé aux Indes orientales. La population a continué à parler malais (bahasa Melajoe), het Maleis en néerlandais, la langue à la source de l’indonésien. Il est cependant intéressant de noter que les autres colonies néerlandaises comme le Surinam ou les Antilles néerlandaises ont, elles, été forcées de parler néerlandais, qui était même enseigné dans les écoles des Indes occidentales. Comment peut-on expliquer cette différence?

L’anglais, le français, le portugais et l’espagnol prédominent en Afrique, en Asie du Sud et en Amérique latine. Même après leur indépendance, les pays ont en fait continué à utiliser la langue de l’ancien colonisateur. L’anglais, le français, le portugais et l’espagnol ne sont pas seulement devenus les langues du gouvernement, mais on les a enseignées dans les écoles de ces anciennes colonies. Et même lorsque le pays possédait une langue officielle, par exemple l’arabe en Algérie ou au Maroc, le français est devenu la seconde langue officielle, ce qui fait que les pays du Maghreb peuvent facilement entretenir des relations à l’international. Pourquoi les Pays-Bas n’en ont-ils pas fait autant en Indonésie, pourquoi les Indonésiens ne parlent-ils pas néerlandais?

Les spécialistes, tels que Kees Groeneboer, directeur du Centre de langues (Taalcentrum) Erasmus à Jakarta, affirment qu’à la fin du XVIe siècle, les Néerlandais pensaient que le malais était déjà la lingua franca (langue véhiculaire) de la région nousantarienne. C’est pourquoi ils ont pensé qu’il serait plus simple qu’eux-mêmes apprennent cette langue, d’autant plus qu’elle ne semblait pas trop difficile. Ils ont aussi décidé qu’ils ne forceraient pas les habitants à parler néerlandais.

L’expérience des Espagnols aux Philippines a été différente, tout comme celle des Français en Indochine, devenue maintenant le Vietnam, le Laos et le Cambodge. Les colonisateurs ont considéré que ces régions ne possédaient pas de lingua franca et qu’il était nécessaire de faire de leur propre langue la langue véhiculaire du pays. Aux Indes orientales, les Néerlandais n’ont pas eu cette opportunité. En fait dans plusieurs régions, le néerlandais était en concurrence avec le malais et le portugais (qui est arrivé avant le néerlandais dans la région nousantarienne). Clairement, le grand perdant est le néerlandais.

Groeneboer affirme aussi que, lorsque les Néerlandais sont arrivés, ils ont découvert qu’une grande partie des Indes orientales était islamisée. Lorsqu’ils ont finalement colonisé cette région contrée, ils ont laissé la population utiliser le malais. La politique coloniale néerlandaise a considéré qu’il valait mieux ne pas ajouter une contrainte supplémentaire à cette région afin de ne pas alourdir le joug de la colonisation.

D’un autre côté, le néerlandais est devenu la langue de développement du christianisme, car le malais et les langues régionales ne semblaient pas adéquates. Mais ceci n’est arrivé qu’aux Moluques, dans la péninsule de Minahasa et dans le pays Batak, et seulement jusqu’à la moitié du XIXe siècle. Et aussi développé que le néerlandais ait pu l’être, les communautés autochtones chrétiennes sont revenues en majorité au malais ou aux langues régionales, par exemple en traduisant la Bible en javanais ou en malais. En fin de compte, la communauté chrétienne se sent indonésienne avant tout et elle a fait partie des cercles nationalistes.

Logo VOC
Logo VOC

Il faut bien sûr prendre en considération le fait que les Pays-Bas sont arrivés dans la région nousantarienne en tant que commerçants, avec la VOC (Compagnie néerlandaise des Indes orientales), une entreprise de commerce qui était considérée aux Pays-Bas et par les autres pays occidentaux comme la première multinationale mondiale. Cette impression a été mise en avant, entre autres, par un grand indonésianiste, Benedict Anderson (professeur émérite de l’Université Cornell à New York), dans son entretien à la télévision néerlandaise VPRO en avril 1994. Il est évident que la VOC ne cherchait que le profit et qu’elle a pu l’obtenir grâce à son monopole et sa puissance. En tant qu’entreprise de commerce, la VOC réduisait ses coûts au maximum. Pour elle, cela revenait moins cher que les Néerlandais apprennent le malais plutôt que d’enseigner le néerlandais aux locaux. Apparemment, l’opinion de la VOC a beaucoup compté et a porté ombrage à chaque politique de la langue mise en place par la puissance coloniale dans la région nousantarienne par la suite.

Mais ceci ne veut pas dire que la VOC n’a pas développé le néerlandais. À Ambon, au XVIIIe siècle, la VOC a ouvert une école de langue néerlandaise ainsi qu’une église dont les sermons étaient dispensés en néerlandais. Mais les étudiants ne progressaient guère en néerlandais, car il est clair qu’en dehors de l’école, ils revenaient spontanément au malais ou à la langue régionale et même au dialecte local. Quelle était donc l’utilité d’enseigner le néerlandais? C’est pour cette raison que l’école en néerlandais fut fermée.

Lorsqu’au milieu du XIXe siècle (après quatre années d’interrègne britannique), la VOC fit banqueroute et que la région nousantarienne se retrouva aux mains du gouvernement néerlandais (basé) à La Haye, Batavia lança une politique de la langue spéciale pour les Européens. Ils devaient parler néerlandais. Il y avait en fait deux objectifs. L’un était d’éradiquer le portugais qui était, à cette époque, la deuxième langue parlée à Batavia après le malais. Le second objectif était de purifier le néerlandais et de faire disparaître le créole formé d’un mélange de néerlandais et de malais ou de javanais. Les métis de sang indonésien et néerlandais avaient déjà inventé le petjook. La pureté de la langue ainsi que la politique de la race avaient toute leur importance pour la puissance coloniale, au point qu’elle ne pouvait pas se résoudre à reconnaître les métis (dorigine indo-néerlandaise) comme de sangs mêlé.

On n’a pas besoin de se poser plus de questions : tout comme la VOC, le gouvernement colonial des Indes néerlandaises n’a jamais vraiment eu l’intention de faire en sorte que sa colonie parle néerlandais, à la différence des Français qui, à l’époque, considéraient leur politique coloniale comme une mission salvatrice et voulaient civiliser la population en répandant la culture française (y compris le français). Les Néerlandais n’étaient pas enclins à mettre à disposition le budget nécessaire pour soutenir une telle politique. Leur excuse était qu’il existait déjà une lingua franca aux Indes néerlandaise, mais en fait ils pensaient : à quoi bon jeter l’argent par les fenêtres, ce qui est important est de pomper les richesses de la colonie, par exemple avec les cultures forcées (Tanam Paksa). Alors qu’avec leur énorme puissance coloniale, les Pays-Bas n’avaient qu’à forcer la population à parler néerlandais comme ils avaient forcé les paysans javanais à planter de l’indigo, de la canne à sucre, du thé et du café pendant la période des cultures forcées (cultuurstelsel).

Le colonialisme néerlandais apparaît donc comme un colonialisme d’exploitation qu’on peut comparer au colonialisme industriel appliqué par les Britanniques en Inde. L’Inde est devenue le marché de l’industrie de la Grande-Bretagne en pleine révolution industrielle au XIXe siècle. Pour qu’ils puissent acheter les produits de l’industrie britannique, les Indiens devaient avoir des revenus, être riches et avoir des désirs. Il n’est donc pas étonnant que l’Inde ait une classe moyenne plus développée que l’Indonésie.

Au XXe siècle sont apparus des changements lorsque les Néerlandais ont mis en place la politique éthique et ont ouvert, entre autres, des écoles pour les autochtones (pribumi) ainsi que pour les communautés étrangères (chinoises, arabes et indiennes). Ils ont ouvert l’école néerlandaise pour les autochtones HIS (Hollandsch Inlandsche School) et l’école néerlandaise pour les Chinois HCS (Hollandsch Chinese School). Ce n’est pas pour autant que le néerlandais y était largement enseigné.

E.L.S di Batavia
E.L.S di Batavia

D’abord, ceux qui pouvaient prétendre à la HIS ou à la HCS faisaient partie de l’aristocratie, des nantis et des notables. En d’autres termes, il n’y avait pas d’écoles pour les gens simples. De plus, il semble que le néerlandais enseigné comme langue étrangère (dans les HIS et HCS) était encore différent du néerlandais en tant que langue maternelle dans les ELS (Europesche Lagere School) qui étaient, bien sûr, destinées aux Européens blancs.

Les Néerlandais avaient peur que les élèves autochtones ou chinois, qui ne parlaient pas néerlandais, détériorent la qualité de l’enseignement dans les ELS sans pour autant améliorer leur éloquence en néerlandais. C’est pour cette raison qu’ils ouvrirent des écoles pour les autochtones et pour les Chionois. Mais la capacité de parler en néerlandais des élèves de ces écoles (HIS et HCS) resta bien inférieure à celle des élèves des écoles réservées aux Européens (ELS). Il leur était impossible de se mesurer à une personne de langue maternelle néerlandaise. De plus, l’enseignement du néerlandais comme langue étrangère n’était dispensé qu’à la demande d’un groupe d’élèves autochtones. La puissance coloniale répondait à ces demandes, car Batavia envisageait d’ouvrir des cours de néerlandais qui auraient été organisés par des entreprises privées. Ces cours se sont avérés de qualité médiocre.

H.I.S. di Djember
H.I.S. di Djember

On retrouve de nouveau la mentalité de la VOC : la puissance coloniale s’est engagée dans une politique de la langue qui n’avait pas du tout l’intention de répandre l’usage du néerlandais. Elle était même inquiète que de plus en plus de locaux parlent néerlandais, en particulier les intellectuels qui aspiraient à l’autonomie, la liberté et finalement l’indépendance de la colonie. Elle s’inquiétait que ces jeunes puissent devenir la proie des révolutionnaires nationalistes.

Malgré tout, le nombre d’autochtones qui maîtrisaient le néerlandais fut multiplié par dix jusqu’au début des années 1920. Cela semble beaucoup, mais en fait, lorsque la colonisation néerlandaise prit fin dans les années 1940, le nombre d’autochtones qui parlaient néerlandais n’était que de 1,4 million, cest-a-dire moins de deux pour cent de la population totale des Indes néerlandaises.

À l’inverse, la politique de la langue appliquée par les Néerlandais dans les Indes Occidentales, c’est-à-dire à Surinam et dans les Antilles néerlandaises, était basée sur le nombre d’habitants. Ainsi, selon Kees Groeneboer, au début du XXe siècle, il n’y avait pas beaucoup d’habitants dans ces colonies, moins de 200 000 personnes. Cela n’était pas trop difficile pour la puissance coloniale d’offrir une éducation en néerlandais. Mais cela signifie aussi qu’un si faible nombre de personnes parlant néerlandais n’allait pas transformer le néerlandais en langue internationale.

Il est évident que, dans le cas des Indes néerlandaises, la puissance coloniale n’a pas dévié de la ligne directrice de la VOC qui n’avait que le profit comme objectif. C’est pour cela que l’image de pingres que les Indonésiens ont des Néerlandais n’a jamais disparu. Dans le cas du problème de la langue, ils n’ont pas eu de vision à long terme. Si l’Indonésie parlait le néerlandais, cette langue serait utilisée aujourd’hui par plus de 270 millions de locuteurs alors qu’ils ne sont pas même 30 millions de nos jours dans le monde. En Indonésie, seules 150 000 personnes environ parlent le néerlandais. Ceci est le résultat de la mentalité de la VOC qui n’avait pas de vision du futur. C’est aussi la raison pour laquelle le néerlandais est une langue qui ne compte pas dans le monde. Ce comportement a rendu la tâche facile aux Indonésiens au moment de l’indépendance : ils ont choisi l’indonésien comme langue nationale et non le néerlandais.

Il est important de replacer la fierté des Indonésiens envers leur langue nationale dans ce contexte. Les Indonésiens s’enorgueillissent du fait de posséder une langue nationale alors qu’ils s’aperçoivent que d’autres pays d’Asie ne semblent pas en avoir. Avoir une langue nationale devient ainsi un signe de supériorité. Or historiquement, il existe une langue nationale parce que la puissance coloniale n’a pas imposé l’utilisation du néerlandais aux Indes néerlandaises. Ainsi, le malais, en tant que lingua franca, n’a jamais eˆu de concurrence puisque les habitants de l’archipel n’étaient pas obligés de parler néerlandais. D’une certaine façon, les Indonésiens manquent de finesse d’analyse lorsqu’ils se moquent des Philippins ou des Indiens parce qu’ils ne possèdent pas de langue nationale. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que les politiques coloniales espagnole et britannique ont fait que les Philippins et les Indiens étaient obligés de parler la langue du colonisateur.

D’un autre côté, on peut replacer dans un contexte similaire la fierté que ressentent les Néerlandais envers leur politique coloniale. Pendant la période de colonisation, les Pays-Bas étaient fiers de laisser les colonisés parler leur propre langue et garder leur tradition. Ils considéraient même, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, que leur politique qui laissait les autochtones utiliser leur tradition (y compris leur langue) était un modèle de colonialisme que d’autres pays colonisateurs européens voulaient imiter. Il semble que la France et la Grande-Bretagne aient envié cette manière de faire. Mais en fait, ce qui se passait, c’est que les Pays-Bas ne voulaient pas payer pour leur colonie. Ils n’étaient pas disposés à dégager le budget nécessaire à l’enseignement du néerlandais dans l’archipel, car ils considéraient que cela leur aurait coûté trop cher.

Il est intéressant de noter que le ministre-président des Pays-Bas de 2002 à 2010, Jan Peter Balkenende, a eu l’occasion de pousser ses compatriotes à se comporter comme l’avait fait la VOC auparavant en cherchant des opportunités commerciales partout. Ce type de comportement tendrait à prouver que, bien que Balkenende soit professeur d’histoire, il est aussi fondamentalement d’accord avec la politique coloniale des Pays-Bas, reflet de la mentalité de la VOC. Ses propos montrent clairement que les Pays-Bas, en tant que colonisateur, ont préféré piller leur colonie plutôt que d’éduquer la nation colonisée ou au moins lui apprendre à parler couramment leur langue.

Balkenende di depan parlemen Belanda
Balkenende di depan parlemen Belanda

Une telle politique coloniale a eu pour effet que les Indonésiens ne parlent pas néerlandais alors que l’archipel représente la colonie la plus importante que les Pays-Bas aient jamais possédée.

Références:
1. Kees Groeneboer [1993]: Weg tot het Westen: het Nederlands voor Indië 1600-1950. Leiden: KITLV Uitgeverijen 1993 ISBN 90 6718 0637

2. Anil Ramdas [1994]: “Benedict Anderson: je kunt in een dag om Nederland heen fietsen, niet?’” publié dans l’hebdomadaire De Groene Amsterdammer 20 Avril.

Traduit de l’indonésien par Pascale Sztajnbok.

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